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C’est ainsi que les hommes saccagent...

jeudi 20 octobre 2011

Il avait beaucoup neigé cet hiver là. Mais ça ne les avait pas empêché de remonter le long du Rahin jusqu’au pied de cette montagne qu’on appelait la Haute Planche. Depuis des années qu’ils sévissaient de chaque côté du Ballon, on avait appris à les reconnaître. Ils ne trouvèrent donc que des fermes vides de leurs habitants, même les animaux avaient disparu, emmenés à la hâte quelque part dans la montagne de Saint Antoine.

Et puis un soir, à force de chercher, ils trouvèrent la clairière où se cachaient les pauvres diables. Le massacre dura jusqu’à l’aube. Personne ne fut épargné. Seul un jeune garçon qui se trouvait à l’écart lorsque qu’ils arrivèrent, put s’échapper. Il grimpa, aussi vite qu’il pouvait, jusqu’au Ballon de St Antoine prévenir les femmes qui s’étaient cachées dans une vieille cabane de froustiers, pensant que là elles seraient plus en sécurité.

Mais le garçon avait à peine eu le temps de raconter ce qu’il avait vu qu’on entendait déjà les braillements des suédois et les hennissements de leurs chevaux. Ils n’avaient eu aucune peine à suivre les traces du gamin dans la neige. Conscientes du sort qui les attendait, elles dévalèrent les pentes abruptes qui dominent Lepuix, elles arrivèrent au bord d’un étang aux eaux noires et sans hésiter s’y jetèrent.

Il neigeait abondamment ce soir là, et malgré les phares, il avait du mal à distinguer la route qui disparaissait peu à peu sous une épaisse couche de poudreuse. Il distingua les murs délabrés de l’ancien hôtel, signe qu’il était arrivé au bout de la route.

L’endroit était désert. Il y a bien longtemps que la petite station de ski avait fermé, non pas par manque de fréquentation mais il aurait fallu quelques sous pour remettre les installations aux normes or les politiques du secteur ne voulaient plus entendre parler de la Planche, l’histoire du Tour leur avait créé assez de misères.

Oh bien sûr ça avait été un succès cette année là, on avait jamais vu autant de monde là-haut, on ne trouvait plus un hôtel de libre à des kilomètres à la ronde. Tous les média avaient parlé d’étape mythique, allant même jusqu’à la comparer avec l’Alpe d’Huez, et même si celle-ci avait été remportée par un suédois inconnu jusqu’alors, la fête était réussie. le pauvre mourut quelques mois plus tard, "empoisonnement du sang" pouvait on lire dans la presse.

L’année qui suivit, la vallée se transforma, on construisit de nombreux hôtels, on parlait même d’un Center Park qui devait ouvrir prochainement dans la forêt entre Plancher et Auxelles. Dès qu’il faisait beau, on voyait des dizaines de cyclistes aux maillots bariolés s’attaquer aux "dix kilomètres à 12% de moyenne", comme disait la brochure, de la route qui montait à la Planche. L’immense parking qui recouvrait désormais la chaume était rempli de voitures et de camionnettes de toutes les nationalités faisant le bonheur de dizaines de camelots installés là presque à demeure pour vendre tout et n’importe quoi.

Pendant plusieurs années, on disait que le Tour reviendrait à la Planche mais depuis que la plupart des étapes se déroulaient au Quatar entre la Coupe du Monde de Ski Indoor et l’America Cup, plus grand monde n’y croyait vraiment. Les hôtels et les restaurants fermaient les uns après les autres.

La "boucle" du sommet s’était transformée peu à peu en circuit automobile sauvage pour les jeunes de Belfort et des environs, on retrouvait régulièrement des carcasses de voitures volées et brulées dans les pentes sous la Roche Fendue.

Les skieurs avaient déserté la petite station car la piste verte, où tant de gamins du coin avaient appris à skier, avait non seulement été aplanie mais également goudronnée donc la neige se transformait rapidement en une gadoue infâme laissant vite apparaître le noir du bitume.

L’été plus personne ou presque ne montait là-haut, il faut dire que depuis le sommet de la Planche on ne voyait que ça, cette immense surface noire où on pouvait encore lire en lettres immenses le mot "ARRIVEE". Le petit chalet en bois du ski club semblait perdu là au milieu.

Il coupa le moteur de sa Volvo, sorti de sa voiture qu’il ne prit pas la peine de fermer à clé. Il eut un petit sourire en apercevant à travers la vitre la cocarde tricolore, il n’avait jamais eu le courage de l’enlever et pendant toutes ces années personne n’avait osé lui en faire la remarque. Avec toute cette neige et malgré la lampe torche qu’il avait pris dans le coffre de sa voiture il eut du mal à trouver le vieux panneau rouillé du club vosgien ou était indiqué "Etang des Belles Filles - 20 minutes".

Lorsqu’il arriva au bord de l’étang, la neige avait cessé de tomber, on devinait l’éclat de la lune à travers les nuages en train de se déchirer. C’est la première fois qu’il venait ici, il fut stupéfait de la magie qui se dégageait de l’endroit. La surface noire de l’eau, qui n’avait pas encore eu le temps de geler en ce début d’hiver, tranchait avec les rochers de la rive recouverts de neige.

Soudain, il crut entendre des rires, des rires de femmes. C’était donc vrai ce qu’on racontait ? Il se souvint d’un rêve un peu fou qu’il avait fait, il y a si longtemps puis il entra dans l’eau glacée, doucement...

Thierry, qui prie Pierre Pelot de l’excuser pour lui avoir volé le début du titre de son chef d’oeuvre "C’est ainsi que les hommes vivent")

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