Le Mal des Planches

Il y a quelque temps l’effondrement incertain d’un mur toulois en ville vieille mit à jour de biens curieux feuillets et manuscrits relatant «  les hauts faicts et mirifiques aventures de Thierry de Jehandel et de son troppelet au tesrible Mont Fort » et, ceci en 1492, près de quatre mois avant l’ascension de l’Agulle Fort – le Mont Aiguille – par Antoine de Ville, seigneur de Dompjulien près Lunéville, assisté par Sébastien de Carrecte, prédicateur apostolique, Reynaud, escalleur (échelleur) du roy, Cathelin Servet, maître tailleur de pierres de l’église Sainte-Croix de Montélimar, Pierre Arnaud, maître charpentier de Montélimar aussi, Guillaume Sauvage, laquais, Jean Lobret, habitant de Die, François de Bosco, aumônier. Rappelons que l’ascension d’Antoine de Ville fut rapportée par le grand François Rabelais dans le Quart Livre et scellait jusqu’à présent l’acte de naissance de l’alpinisme… Rappelons que 1492 fut l’année de découverte du «  nouveau monde »  par Christophe Colomb…

Ces bien curieux feuillets et manusrits, signés par un obscur et plumitif médecin, Michel Fau[?] de Toul, n’ont pu être qu’en partie reconstitués par les plus grands médiévistes de Lorraine. Il en résulte un roman d’aventure, une manière de nouvelle picaresque dont la lecture en vieux françois peut surprendre. Nous vous livrons les plus savoureux passages «  en leur substantifique moelle »…

« Il est le mal des planches, terrible et pire que celui de Sainct Guy ou que le feu de Sainct Antoine, encore plus redoutable que la lespre mesme et qui consiste en une fresnesie des gambes, des bras et bientost de tous les membres, une folie du corps entiesrement et ensuite par humeurs atrabilaires et cholesdoques jusque dans la glande pituitaire. Ce mal contage si sournoisement que quiconque s’en trouve atteint est desjà autre que lui mesme avant que de guesrir. De plus du dit mal il est forme tres aliesnante en la forme glaciesre : en ce cas si malin l’extravagance symptomatique se nourrissant de sidération bilieuse, de confusion phlegmatique et d’exaltation du sang mesne en grands mouvements le devenu aliesné en les à pics, cimes enneigées et glaciesres terrifiantes des montagnes hautes.

Individu atteint du Mal des Planches

Individu atteint du Mal des Planches

[…]

Ordoncques aux Quatre Vents en le diocèse de Toul que chacun chacune cognoit comme le plus grand diocèse de la Chrestienté estoit un homme très aliesné du dist mal. Il estoit de facto – en langue latine – e utroque Sasireis et clopinoit du doux nom de Thierry de Jehandel. La fresnesie des planches estoit si forte en sa personne argonaute que de cesse il n’avoit d’arpenter les altitudes toutes et des plus menues aux plus immenses de France, de Helvétie, de Austrie, de Lombardie et mesme du royaume Bulgare et dans la Suesde et jusque dans le grand Atlas de Berberie des qu’elles se trouvoient enfloconnées et vestues de si tantost doux et si tantost rudes habits de neige.

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[…]

Ainsi Messire Thierry traveloit… Là, et je ne sais sur quelle avisure, travelant un jour dans le canton de Vaud, il apprist qu’un lieu estoit ceslebre dans le dist canton pour guesrir du mal des planches. Aussitost il s’y rendist avec fame, garcelet et galopin, roncins et haquenées, decouvrist la petite cité d’Ovronnaz dans la montagne de Muverans, ses eaux et ses vertus physiciennes… Il en fut si esbaudi qu’il décida tout de go de sauver du dist mal ycelles et yceux omniement qui pourroient le suivre en ces thermes vaudois.

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[…]

Il publia doncque la nouvelle en les duchés de Bar et de Lorraine et les trois Esveschés et, par remue ménage, bec à bec et entremets, la bonne parole devinct croisade. Ainsi le mois de mars 1492 vit convoyage et tarentelle d’un troppelet droslatique et estropié qui se transporta en Helvétie.

[…]

Le dist troppelet se constituoit de
Messire Thierry de Jehandel, venu des deux Seizerais et souventes fois en selles tres diverses de par les voyages qu’il faist en terres estranges et estrangesres,

Dame Marie Noeslle Mariatte, de Mussipont en son université et savante mathesmatique,

Dame Cescile Le Chapelin de La Fresnehaye, mire et docte en la mesdecine du corps guingois,

Messire Ferederic Sbaffo, de sable à l’aigle d’or et flamant-comtois accordé à la suivante,

Dame Sophie Sbaffo, flamant-comtoise compagne du prescedent et professeur géographique,

Maistre Daniel Mouillesaulx de Rougegoutte, venu de Girardmaigny en la montagne de Vosge et de grand savoir en les mestaulx et mesme l’argent,

Damoiselle Jessica, sa fille babillarde et nastive sur la riviesre de Savoureuse,

Dame Besnesdicte Poirot y Gaillac, mire et mesdecin qui tient cordons de bourse,

Damoiselle Juliette, sa fille meschinette et nastive pres la coste de Remicourt,

Xavier Grandmougin, chevalier remirontain et de grande bachelerie,

Maistre Jehan François Degehay, cognoisseur apensé en tous les bleds, espeautres et semences cesrealiesres en le Duché de Bar,

Messire Robert Barbier, qui ne l’estoit point et la moustache comme estraniesre en esventaire dedans le village de Tonnoy sur la rive moselle,

Maistre Jehan Subra, fesru du jeu leuquois de paume et seigneur de grande nigromance,

Dame Isabelle Subra, accordée à Maistre Jehan et versée en la matiesre philosophale,

et moult sommiers, palefrois et bidets qu’il falloit pour les transports et convoyages des planches, brodequins et vestures toutes,

sans oublier l’escrivain que je suis, votre serviteur de plume et gratte papiers qui parchemine, conte et raconte l’aventure courante.

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[…]

Le vendredi neuf de mars fut faict d’errances, de montées, de descentes, de traverses et de brouillis de pentes comme branle et grande giguedouille […] qui loissesrent le nostre troppelet en si grand mal sympomatique et complexif qu’il ne pust que se jeter dans les estuves thermaliques avant que de ripailler en une gargotte d’Ovronnaz escrite Le temps de vivre.

[…]

Là point de guiguet ou de picquette à ce que les cespages vaudois valoient ce qu’ils valoient et les vins en estant faicts ils étoient fort bons : je diroi le chasselas qui est le plus ceslesbre et que les indigesnes nomment fendant en raison de ses grains qui croquent fendre sous la dent, l’arvine petite, les deux pinots blancs dont le gris, le sauvignon qui vinct de la Touraine, l’humagne rouge ainsi que la blanche, le cornalin, le garanoir et le garamet, le chardonnoy et le pinot noir comme en les costes de Beaune et de Nuit. La conclusion fut que chacun, chacune, s’estant adonné aux helvestes et bacchiques nectars, en oublia le mal des planches et doncque d’en guesrir ce qui fut de grande consesquence par la suite…

[…]

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Le samedi dix de mars à tierce fut le boute-planches et nous comprismes alors que Messire Thierry , en grand pensement, nous avoit cahin-cahoté le jour d’avant pour parfaire le jour d’hui, j’entends l’ascension d’un col et d’un mont tout en un et ce en deux demi-troppelets. Le soleil brilloit et, les brodequins en quelque sorte articulés aux planches, et les planches vestus de peaux de beste de par leur vertu ascensionnante, l’aventure fut mirifique. Maistre Daniel et un demi-troppelet atteignirent un lieu dist le Basse au pied du Six du Doe et Messire Thierry et le sien demi-troppelet firent trace et sommet en la Dent de Morcles.

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L’esquipe estant fort savante en mestode mesurante il fut estimé pour le premier la tres grande hauteur de huit mils huit cents pieds et pour le second l’altitude prodigieuse de dix mils soissante pieds et quand j’escrit pied j’entends pied de Cluny comme en la tres celesbre esglise abbatiale de Bourgogne. En toute honnesteté restitutive il se fist un petit contrepoint, et moult grimasses, quand l’estomach de certains se fit entendre et qu’on descouvrit qu’il n’y avoit que de l’eau de source d’Ovronnaz dans la besace d’autres. Là je seroi fripon ,et pour faire devinette, je tairoi les noms des plus grimassants, entre tous paillardes et ripailleurs qui se retouvesrent quelques eures plus tard culs, membres, ventrailles et conins en les eaux physiciennes et ce pour leur plus grande joye que je ne saurois dire fornicatoire.

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« Le dimanche onze de mars » retrouve les « estropiés et droslatiques » de la veille au sommet du Mont Fort de l’autre côté de la vallée du Rhône à l’altitude reconnue de 3330 mètres. Et là il y a un véritable et double mystère géographique et logistique qui résulte de la détérioration et de l’illisibilité des feuillets concernés. Comment la petite troupe lorraine s’est elle trouvée en si peu de temps… de l’autre côté de la vallée du Rhône… sur une montagne aussi haute… et début mars de surcroit ? Il ne s’agirait que d’une erreur calendaire pour certains… D’autres dont nous sommes se perdent en conjectures du fait de quelques lambeaux de phrases qui émergent de la cacophonie calligraphique du sieur Michel Fau[?] ! Ainsi…

… Messire Thierry et son compère se perdirent dans les vignes…

[…]

… Dame Marie Noeslle dormit en charrette esseulée …

[…]

… Dame Besnesdicte comptoit et comptoit ses écus et à la parfin fut satisfaite de l’eschange…

[…]

… Maistre Daniel, emporté par une fiesvre tierce, et Damoiselle Jessica quittesrent les lieux…

[…]

… Il y avoit une échauguette, il fallut péager et omniement ils versesrent quelque treize sequins…

Nous nous permettons de souligner que treize sequins étaient une somme considérable pour l’époque… Ce qui rend l’affaire encore plus mystérieuse !

[…]

… Le vent souffloit et les nacelles bougeoient, les abismes plongeoient…

[…]

… Le visage de Dame Isabelle s’empourpra tant à la montée qu’à la descente elle sombra dans la plus grande meslancholie…

[…]

…Dame Besnesdicte lui fit compagnie et agissant de conserve elles se laissesrent glisser vitement vers les cieux inférieurs…

[…]

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Quand nous tournasmes la teste du levant au ponant et du ponant au levant, nous ne vismes que pics, dents, aiguilles, becs, monts et montagnes omniement recouverts de neige et de glacières. Je crus deviner à dextre le Mont Blanc de Chamouni et à senestre le Mont Servin. Messire Thierry n’avoit de cesse d’imaginer qu’elle estoit l’altitude culminante de tous ces sommets qui poussoient comme champignons en la forêt La Reyne près de Toul et que moult des dits sommets surpassoient les quinze mils pieds. Si c’étoit vray nul doute que l’homme ne puisse jamais atteindre ces montagnes terrifiantes car l’air devoit y être fort rare et de complexion cachectique. Ordoncques et si au mesridien l’abisme se dessinoit, le septentrion offroit deux glacières terrifiques et tourmentées en leurs vagues de gel ; entre ycelles se trouvoit une pente que certains virent abrupte mais que Messire Thierry trouva desbonnaire ce en quoi le mal des planches vinct à frapper dans sa forme tres aigue.

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Adoncques et à senestre nous suivismes Messire Thierry recognoissable de loin de par son heaume argenté… La glacière sembloit un labyrint[h]e, ce n’estoit qu’abysses engelés, trous de géants et marmites infernales et afroidies… Il fallut prendre un meschant chemin de traverse sur roches en esboulis qui rouloient sous les planches jusqu’à venir toucher un vallon en neige comme farine blanche, et là compaignes et compaings criesrent à l’agonie en versant dans la pente qui tournoit au nord.

[…]

L’astre du jour ardoit et bientost attiroit Messire Thierry vers l’occident en une maniesre de sente douce. Hosanna – ὡσαννά – alleslouyois-je en mon for intesrieur car en modestie je dois dire que j’ai quelque savoir en langue grecque et mesme si il fallut se pousser de par les bastons ; yceux estoient d’ailleurs munis de rondelles petiotes en leur extresmités à ce que la couverte de neige ne les engloutisse point. L’agitation se fit moindre, je crus entrevoir une resmission et, la fiesvre bilieuse semblablement esloignée, nous escrivions grandes courbes et menus virages comme pavane.

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[…]

La lisiesre approchoit, la vallée nous offroit sa vesture de printemps… Ici Messire Thierry qui n’avoit pas assez pris les eaux en la cité d’Ovronnaz – en remembrance le pesriple ampeslographique du jour d’avant – tomba en un deslire des membres gravissime et pris la descision de la ligne droite ce qui estoit par géomestrie physique celle de la pente la plus ardue. A prime il ne s’agissoit que de glisser entre quelques arbres et arbustes mais secondement la forest se resserra en son habit d’espisseas et d’ombres angoissantes et, d’un coup, le ravin estoit là sous nos pieds. Nulle progression qui ne fut desrapage et crainte de meurtrissures, nulle avancée qui ne fut risque de blessures mortelles et trespassante, le pire estoit que tantost il falloit aller à senestre et que tantost il falloit se tourner à dextre ce qui nescessitoit de converser tout le corps d’une gambe à l’autre et ce en un grand meuvement des plus sinistres… et sur nos planches brodequinées !

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[…]

Une entaille de titan en ces abismes enforestés estoit devant Messire Thierry. Balaiyée d’une avalanchade de neige vieille, cette gorge terrifique en la montagne ne pouvoit qu’entraver notre cheminade et nous condamner à certain trespas comme l’asphixie pulmonaire voire la digestion par les bestes. Messire Thierry partist en recoignoissance avant que la nuit tombe. Estions nous en cul de sac, ce en quoi si il eust s’agit d’une farce sur tresteaux en le parvis de Sainct Estienne, j’eusse escrit cul de mort ? Mais il n’y avoit aucune droslerie, aucune farcerie, aucun souris en cette malaventure et ce d’autant que je vis membrature affreuse et esvicesrée esmergée de l’avalanchade sus-dite. Nous n’estions point les premiers mais ceci je le tinct pour moi afin de preserver le peu de raison qu’il restoit à Dame Cescile.

Reste d’avalanchade

Reste d’avalanchade

[…]

L’attente nous parut comme sorcerie malesfique… Soudain un cri quelque peu henni… Messire Thierry venoit à notre encontre… Sa grande bachellerie et son entendement en la science des montagnes nous avoit ensauvés…

[…]

Nous despartismes, il nous fallut oster les planches des brodequins et nous sinuer dans un desdale espouvantable et des plus abominable…

[…]

Enfin nuitamment et les estoiles en le ciel nous parvinsmes en le fond de vallée et assoiffés après une descente montagnarde hardie et tresmuante, effroyable et estropiante de huit mil cinq cents pieds en estime. Espaules, crespions, cervelles et petons estoient en lambeaux, ampoules et charpie comme estrapade mais il y eut grand bonheur à compter ses malheurs en ce que l’on fust vif en cette affaire…

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[…]

A cette eure le […] mesdecin que je suis fera bientost conclusion en l’Université de Mussipont en descrivant et intitulant la forme glaciesre et tres aigue du mal des planches comme Conjonction de Jehandel…

A la parfin le petit estre que je suis rangera l’aventure en la grange parfumée de ses souvenirs et souvenances qui sont comme liens en la vaste et humaine communauté… Ainsi il y a matiesre à philosophie dans le dist de « Les hauts faicts et mirifiques aventures de Thierry de Jehandel et de son troppelet au tesrible Mont Fort ».

escrit à Toul en le lundi de Pasques 1[?] par Michel Fau[?]
serviteur de plume et gratte papiers qui parchemine.

Infos un peu sérieuses (C2C) sur les courses effectuées :
Le Basse
La Dent de Morcles

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