La Laponie sur les rails

En 1696, Samuel Mört se promène dans le grand nord, 200 km au delà du cercle polaire, il se baisse, ramasse deux ou trois cailloux très sombres qu’il prend, à juste titre, pour du minerai de fer.

En 1883, la mine de fer de Kiruna est en pleine activité, elle est et va rester la plus grande mine de fer du monde. A quelques dizaines de kilomètres de là, durant l’été, Charles Rabbot, un français, réalise la première ascension du Kebnekaise, point culminant de la Suède.

En 1903, la ligne de chemin de fer reliant Stockholm à Kiruna est prolongée jusqu’au port de Narvik afin de pouvoir embarquer le minerai sur des navires.

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En avril 2011, une douzaine de fêlés de l’association OXYGENE arrive à la gare de Kiruna, après 40 heures de voyage en train depuis une autre commune qui a également connu ses heures de gloire dans le domaine du fer : Pont à Mousson.

Encore une grande heure de bus pour arriver à Nikkaluokta  point de départ de la grande virée lapone OXYGENE. Nikkaluokta c’est une fin et un début, fin de la route, de la civilisation, début de la “piste” qui traverse une des régions les plus sauvages d’Europe.

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L’objectif initial était de faire en motoneige les 20 km qui nous séparent encore des montagnes, puis de continuer ensuite sur le refuge Singi, première étape de ce “mini raid”.

  • “Le lac a commencé à dégeler, la dernière motoneige de la saison est passée ce matin” apprend t’on dans la soirée. Une soirée un peu surprenante d’ailleurs car à cette saison le soleil se couche à peine et en tout cas il fait clair toute la nuit. Plutôt que de scier les manches des brosses à dents pour qu’elles prennent moins de place dans les sacs, on aurait mieux fait de laisser les lampes frontales à la maison…
  • “Comment peut on rejoindre le refuge du Kebnekaise alors ?”
  •  “Hélico. Il y a un vol demain à 9h.”
  •  …..

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5h du matin. Un petit groupe de skieurs quitte discrètement les chalets de Nikkaluokta en trainant une pulka fabriquée dans les Vosges -comme un sabot mais en plus gros-, qui, du coup, renâcle un peu à slalomer entre les bouleaux de la taïga suédoise, la pulka vosgienne est joueuse…

  • “Pas demain la veille que je vais mettre mes fesses dans leur satané hélico” entend-t’on entre deux crissements de peaux de phoques.

7h plus tard nos skieurs arrivent enfin à Kebnekaise Fjällstation, un refuge grand confort vieux de plus de cent ans qui, en été, accueille les prétendants à l’ascension du Kebnekaise mais qui, à cette époque, est pratiquement vide. Pourquoi 7 h. pour parcourir 20 km ? Et bien, effectivement le lac commence bien à fondre, ce fut donc un peu … compliqué.

Les enfants et leurs mômans ont eu le droit, eux, au gros ventilateur rouge et c’est avec un sourire qui va d’une oreille à l’autre qu’ils accueillent le petit groupe à la pulka.

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  • “trop bien l’hélico !”
  •  “sales gosses … vont moins rigoler d’ici une heure ou deux”

Effectivement, une heure ou deux plus tard, plus grand monde ne rigole. Le blizzard s’est levé, de face bien sûr. La neige ressemble plus à de la glace. Le col tant attendu avant la descente sur le refuge de Singi se fait désirer. Même Agathe qui, grâce à ses 6 ans, a cru bénéficier d’un traitement de faveur en prenant place dans la pulka, commence à se demander si passer ses vacances dans un congélateur est une bonne chose… La pulka vosgienne n’est pas chauffée…

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Il faudra 7 heures à la petite troupe pour couvrir les 14 km jusqu’au refuge Singi. Les paysages sont magnifiques, la lumière irréelle mais pas un endroit pour se mettre à l’abri du vent et de la neige, ne serait-ce qu’un instant. On voulait voir le “Nord”, on y est ! Les seuls êtres vivants rencontrés sont un troupeau de rennes, aperçus à flanc de montagne, cherchant à brouter les quelques lichens que le vent a bien voulu dégager.

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Le gardien du modeste mais confortable refuge Singi semble soulagé quand il accueille l’avant garde de la troupe à 8 h. du soir. Il avait été prévenu par radio qu’une bande d’énergumènes, avec des enfants qui plus est, avait quitté le refuge du Kebnekaise en début d’après midi, d’ici à ce que la DASS fasse une enquête…

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Le refuge de Singi est perdu au milieu de nulle part et pourtant il est d’un confort assez incroyable, meublé et équipé IKEA comme il se doit (nous sommes en Suède !), chaque pièce peut être chauffée par un très efficace poêle à bois. Le gardien a sa propre cabane à quelques mètres de là et bien sûr on se nourrit de ce qu’on a amené.

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Pour l’eau, il faut descendre à la rivière, trouver sous la neige la trappe qui donne accès au trou creusé dans la glace et puis remplir les bidons et les remonter au refuge. Si on fait cette opération en courant on peut effectivement parler d’eau courante.

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Le lendemain, journée prévue initialement à l’ascension du Kebnekaise, il neige, le vent est toujours aussi fort et la visibilité est des plus réduites…

Ce sera donc une journée “repos” avec corvée de bois, corvée d’eau et “visite” du camp sami situé non loin de là. Les samis, qu’on appelle plus fréquemment lapons, ne sont plus que quelques dizaines de milliers en Suède, ils parlent leur propre langue, tout le monde connait au moins un mot en sami : toundra.

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Le camp est désert à cette saison, ce n’est qu’à partir du mois de juin que les éleveurs de rennes viendront s’y installer pour marquer les jeunes de l’année en taillant des encoches au bout de leurs oreilles afin de savoir à qui ils appartiennent.

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Le jour suivant, le vent s’est un peu calmé et c’est tant mieux, la petite troupe bien reposée reprend le chemin de Kebnekaise Fjällstation … et ses douches chaudes ! C’est l’occasion pour certains de découvrir la gestion d’une pulka dans les descentes. C’est Agathe bien au chaud, qui donne les notes : quand ça chante et que ça gazouille c’est plutôt bon signe, quand ça pleure c’est que …la pulka a fait un tonneau … La pulka vosgienne est versatile.

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Normalement la journée du lendemain devait être consacrée à un retour tranquille vers Nikkaluokta mais la météo du lendemain qui passe en boucle sur l’écran plat du salon du refuge (quand on vous dit que c’est le luxe !) annonce une relative amélioration. Du coup, ça titille certains membres du groupe atteints d’hyperactivité sans doute due à la persistance du jour : “et si on tentait le sommet du Kebnekaise depuis ici ?”

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Autant le Kebnekaise Fjällstation est le point de départ classique pour le sommet de la Suède durant l’été, autant en hiver cet itinéraire est moins fréquenté car beaucoup plus technique que depuis Singi.

A 5h du mat, un petit groupe de skieurs quitte discrètement (décidément, ça devient une habitude…) le refuge. Il fait grand jour -mais ça c’est normal- et surtout grand beau malgré un vent encore très fort. L’itinéraire est long et compliqué : il faut tout d’abord faire l’ascension en traversée du Vierranvari, redescendre puis seulement faire l’ascension du Kebnekaise lui même.

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7 heures plus tard nos trois skieurs sont au sommet du Kebnekaise, point culminant de la Suède, 12ème sommet du projet “L’Europe par les Hauts“, la visibilité est nulle, le vent fort, la neige a la consistance du carrelage mal posé et avec des gros joints…

On ne peut pas dire que la descente sera une succession de grandes courbes comme on en rêve mais plutôt une progression à tâtons dans le blizzard avec quelques errements au dessus de barres rocheuses très inquiétantes suite à un écran de GPS qui a trouvé drôle de rendre l’âme au pire moment de la tempête. A l’image de la pulka vosgienne, le GPS peut aussi être farceur parfois…

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Heureusement, les derniers virages, au soleil et sur une neige de printemps presque parfaite, permettront aux jambes de se lâcher un peu et aux virages de s’arrondir et réciproquement…

De retour au refuge, c’est l’effervescence. La fermeture du lieu est pour les prochains jours, le lac est en complète débâcle, passer à skis n’est plus possible et le service de navette en bateau devra encore attendre un bon mois et demi. C’est donc la mort dans l’âme (mais le sourire jusqu’aux oreilles et les yeux écarquillés…) que nos skieurs s’engouffrent dans le superbe écureuil rouge qui décolle aussitôt direction Nikkaluokta.

  •  c’est pas demain la veille… non, c’est aujourd’hui !

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A la gare de Kiruna, c’est la séparation d’une partie du groupe, sur la route des vacances, c’était fini le jour de chance, ils repartaient vers le midi, alors que les autres montaient là-haut vers le brouillard…une romance d’aujourd’hui …en quelque sorte.

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Thierry

Formateur ski de randonnée, accompagnateur montagne, animateur de formations "GPS et applis smartphone pour l'orientation en milieu naturel", un des co-fondateurs d'Oxygène.
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